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[TRIBUNE] Crise Elevage: retrouvons le prix le plus juste

L’Association Nationale des Industries Alimentaires est particulièrement sensible à la situation de crise que vivent les agriculteurs et notamment le secteur de l’élevage en France. Nous partageons leurs préoccupations. Notre industrie est entièrement connectée à l’amont agricole sur tout le territoire où nous achetons et transformons 70% de la production agricole française. Il ne peut pas y avoir une industrie forte sans une agriculture forte. Nos destins sont liés.

L’Association Nationale des Industries Alimentaires est particulièrement sensible à la situation de crise que vivent les agriculteurs et notamment le secteur de l’élevage en France. Nous partageons leurs préoccupations. Notre industrie est entièrement connectée à l’amont agricole sur tout le territoire où nous achetons et transformons 70% de la production agricole française. Il ne peut pas y avoir une industrie forte sans une agriculture forte. Nos destins sont liés.

 

Cette crise, nous la vivons également au sein de nos 15 789 entreprises agroalimentaires qui sont menacées dans leur survie pour les unes ou dans leur développement pour les autres. Parmi elles, 98% sont des PME et des TPE. Toutes sont au service quotidien des consommateurs et contribuent au rayonnement de la France à l’étranger. En moins de 10 ans, depuis 2006, ce sont 2 358 entreprises agroalimentaires qui ont disparu en France dont 20% dans la filière viandes. En moins de 10 ans, notre secteur agroalimentaire, première industrie de France, a perdu 32 288 emplois passant de 525 000 à 493 000 salariés. Dans les cinq dernières années, le seul secteur de charcuterie-salaison a perdu plus de 3 600 emplois, soit près d’un emploi sur 10. Cette crise, nous la vivons également au sein de nos entreprises.

 

Des mesures d’urgence sont évidemment nécessaires pour épauler, soutenir et accompagner nos agriculteurs à retrouver leurs marges et leur compétitivité. Nous sommes en face de trois crises simultanées aux enjeux différents et pour lesquelles des réponses adaptées doivent être apportées. Derrière ces trois filières, c’est l’ensemble de notre modèle qui est en péril. Ces mesures d’urgence sont nécessaires mais ne sont pas suffisantes.

 

Il y a actuellement une conjoncture très difficile, éprouvante. Il est parfaitement anormal qu’un agriculteur, qu’un éleveur, qu’un entrepreneur ne puisse pas vivre de son travail. Que les français privilégient le made in France, oui, trois fois oui. Mais n’oublions pas que certains de nos marchés à la consommation sont à la baisse, notamment ceux qui sont au cœur de la crise. A moyen et long terme, l’un des enjeux de la filière dans son ensemble est de pouvoir exporter nos produits dans le monde.

 

Pour cela, notre filière doit absolument gagner en compétitivité pour préserver nos emplois, nos revenus, nos marges et nos capacités d’investissement. En 2000, la France était le 3e exportateur de produits agricoles et agroalimentaires. Aujourd’hui, nous sommes passés au 6e rang car nous avons été successivement dépassés par l’Allemagne en 2006, le Brésil en 2011 et la Chine en 2013. Pourtant, la qualité de nos terroirs et de nos métiers reste très appréciée des consommateurs étrangers. Nous ne devons jamais oublier que nous sommes dans une économie mondiale. Le nier serait une lourde faute. Aujourd’hui, un conflit en Ukraine, un épisode de sécheresse en Turquie ont des conséquences directes sur nos entreprises en Bretagne, en Alsace et dans toutes les autres régions de France.

 

Dans ce contexte de compétition internationale, il nous appartient de mieux nous organiser, de mieux produire, de mieux transformer, de mieux distribuer, de mieux valoriser les atouts de nos métiers. Il nous appartient aussi en France de simplifier le déroulement de nos activités de l’amont agricole jusqu’à la distribution. La prolifération de normes franco-françaises et l’accumulation de charges spécifiques à notre pays freinent considérablement nos capacités de nous battre à armes égales avec nos voisins européens et concurrents internationaux.

 

Et au-delà du défi réel de compétitivité de notre filière, il reste indispensable de s’interroger sur l’un des fondements de cette crise en France : la course folle aux prix les plus bas menée entre les enseignes de la grande distribution depuis plusieurs années. Ne nous voilons pas la face. Cette crise n’est pas uniquement un problème conjoncturel, c’est aussi et surtout une problématique profondément structurelle que nous dénonçons depuis des années et chaque fois avec plus de force.

 

Nous nous battons depuis des années pour rétablir le prix juste, celui qui rémunère tout le monde dans la filière, l’agriculteur, l’industriel et le distributeur et qui sera accepté par le consommateur. Une loyauté dans l’ensemble de la chaîne alimentaire pour créer ensemble de la valeur. Car n’oublions surtout pas pourquoi nous en sommes arrivés là. Notre filière souffre d’une maladie chronique qui s’appelle « la guerre des prix ». Nous le dénoncions encore il y a un juste an avec les agriculteurs dans une lettre ouverte au Premier ministre le 11 juin 2014. Cette « bataille à la part de marché » que se livre la grande distribution détruit non seulement de la valeur mais paralyse l’investissement, l’emploi et menace une filière stratégique pour notre pays et pour nos territoires.

 

Les distributeurs ont tous pris conscience de la nécessité de payer ce juste prix aux éleveurs. Nous saluons cette prise de conscience mais nous regrettons qu’elle n’arrive que dans la crise sans remettre fondamentalement en cause le modèle qui l’a généré, cette course poursuite au prix le plus bas. Faudra-t-il attendre encore la prochaine crise pour changer de logique ? Faudra-t-il attendre encore la prochaine crise pour  enfin construire ensemble une filière qualitative et compétitive ? Il n’est pas possible de vouloir rétablir un prix juste tout en annonçant à longueur de journée vouloir être les moins chers du marché.

 

L’enjeu pour nous tous, et d’abord pour les producteurs, est que nous redonnions collectivement de la valeur à notre alimentation, de la valeur au travail de l’agriculteur et de l'éleveur , de la valeur aux savoir-faire des transformateurs, de la valeur à l’offre des distributeurs.

 Jean-Philippe Girard